Quelques remarques sur la difficulté d’évaluer la maladie discale et son soin

Dr Guillaume Bronsard[1]( Marseille)

 

La médecine est scientifique. Pas seulement. La maladie est biologique. Pas seulement. Le médecin est un savant, habilité à choisir et à utiliser la meilleure technique de soin pour un mal d’humain. Pas seulement. Quel est cet élément en plus, et surtout quels sont ses effets ?

 

Dans un premier temps nous allons montrer qu’il existe dans l’acte médical une dimension psycho-affective et socio-culturelle qui détermine en partie cet acte, en particulier à travers la relation médecin-malade. L’évaluation médicale ne peut s’y soustraire sans être très incomplète. Pour rester totalement scientifique, l’évaluation cherche souvent à « scientifiser » cette dimension. Cette opération est-elle recevable ?

 

Si la médecine n’était que scientifique, l’évaluation médicale poserait, comme toutes disciplines de science, des difficultés de méthode et, pourrions-nous dire, rien de plus. Les difficultés de méthode sont techniques, elles demandent souvent ingéniosité, une connaissance large des possibilités offertes; mais elles existent à l’intérieur d’un seul et unique champ de réflexion comportant ses théories (objets, thèmes), ses outils propres, notamment d’évaluation, ses propres critères de tri du vrai et du faux, invariables.

 

Les méthodes sont ici scientifiques et évaluent quelque chose qui l’est aussi, dans un cadre et un objectif pareillement scientifiques : mesurer, par exemple, le flux d’un liquide à travers un tuyau, utilise des modèles de calculs de vitesses basés sur de solides connaissances en physique et en mathématiques. Cela peut être ensuite très complexe d’adapter des appareils de mesure à des paramètres physiques particuliers comme le corps humain. Cependant, les objets mesurés (vitesses, diamètres…), les outils de calculs et la façon de réaliser la mesure sont tous « issus du même monde », exclusivement scientifique. La démarche est totalement homogène et congruente. Cet aspect ne la rend pas nécessairement facile, mais au moins stable et anticipable.

 

Que se passerait-il si la médecine devait évaluer, en plus, autre chose, n’appartenant pas au corpus scientifique au sens propre ?

 

Le plus souvent, l’évaluation médicale s’organise par la rencontre d’au moins un médecin et un malade. Ces deux personnes se croisent par rapport à leur statut et leur fonction sociale. Cette rencontre, comme toutes, est inter-subjective, c’est la rencontre de deux subjectivités. Si au sein de cet échange médecin-malade, il existe des éléments objectifs et objectivables que l’interrogatoire, l’examen du corps du malade et les examens paracliniques rapportent, ils ne sont pas les seuls.

 

Si nous prenons le cas de la pathologie lombo-sciatique, les circonstances de survenue de la douleur (effort), l’asymétrie d’un réflexe neuro-musculaire, l’aspect d’une hernie discale à l’imagerie sont par exemple des critères relativement objectifs. Le diagnostic peut alors être construit, l’indication thérapeutique déduite. Si le patient a été opéré ou traité médicalement, les symptômes dont la présence avait fait porter l’indication thérapeutique doivent avoir disparu, le patient devrait reprendre sa vie « d’avant la maladie »; il serait guéri.

 

Cet itinéraire est idéal et rassurant; il est cependant parcouru de subjectivité. Quand le patient présente ses maux au médecin, il parle de sa souffrance, c’est-à-dire du vécu propre de sa douleur, de son malaise, de ce nouvel état qu’est être malade, les peurs que ce mal lui procure, les fantasmes liés au handicap et à la mort, à la médecine et au médecin , à la chirurgie et au chirurgien… Il présente ses maux à un individu dont le statut social fait (que le médecin le veuille ou non) son pouvoir sur la maladie (qui est proche d’un pouvoir surnaturel). Le médecin reçoit ces plaintes lui aussi avec son vécu propre, ce qu’il pense de la maladie en question, des traitements réalisables, mais aussi ce qu’il pense du patient. Il peut estimer que ce patient « exagère ou bien minimise » les symptômes, qu’il a « intérêt » ou pas à être malade ; il peut penser aussi qu’il a lui-même « intérêt » ou pas à traiter d’une certaine façon ce malade pour des raisons bien complexes (et la plupart du temps bien plus complexe que le gain financier) et plus ou moins conscientes.

 

Cette subjectivité se retrouve au moment de l’indication thérapeutique. Le patient aura été  traité selon la confiance qu’il aura donné au médecin qui dépend entre autres de l’étape précédente. Enfin, après la cure, la « satisfaction » du patient dépendra elle-aussi des étapes précédentes mais aussi de multiples et autres encombrants éléments : chacun d’entre nous a déjà rencontré des patients satisfaits après un échec objectif du geste, ou plus fréquemment et surtout beaucoup plus irritant, des patients très mécontents alors que le geste correspond à ce que le médecin avait prévu, et peut-être même avait dit à l’avance.

 

La satisfaction du patient est liée encore à son vécu propre, à ses surprises ou ses déceptions, à l’écoute qu’il peut avoir de son corps, aux attentes qu’il a concernant le « retour à sa vie d’avant la maladie »; s’y ajoute le niveau de satisfaction de la famille mais aussi, ce qui est plus rarement évoqué, celui du médecin ou du chirurgien lui-même, élément relativement influent. Entre ces deux extrêmes mettant en position paradoxale la qualité du geste technique et le contentement du patient, se construisent toutes les autres situations post-thérapeutiques.

 

La médecine met en scène deux individus qui doivent chacun jouer un rôle. Le déroulement de l’histoire va être déterminé en partie par la nature de ces deux individus, par ce qu’ils sont. Ceci est organisé par les dimensions psycho-affectives et socio-culturelles de chacun. Ces deux dimensions fixeront l’échange médecin-malade, le vécu que chacun aura de la maladie, du traitement et de l’autre « partenaire », son co-acteur. La médecine est médecin-dépendante et patient-dépendante.

 

Ces dimensions ne sont pas d’un registre scientifique au sens où nous l’avons entendu jusqu’à présent. Les disciplines qui traitent de ces dimensions (psychologie et anthropologie) appartiennent aux sciences humaines (parfois appelées sciences molles), contrairement aux sciences expérimentales (les sciences dures). Comment faire coexister dans la même opération, le même calcul, des variations d’angle inter-vertébral avec la peur, l’idée de mort, la confiance… C’est-à-dire des objets de nature différente, non-évaluable de la même façon?

 

De façon très théorique, nous pouvons dire que dès lors que l’on rajoute un intrus dans un système, un « étranger », les difficultés changent de nature. Le système peut se déstabiliser. Il faut alors « assimiler l’étranger » ou bien l’exclure, voire le nier, sinon, on est contraint de changer le système, de l’adapter aux données de ce « xéno-élément ». De cette manière, la première possibilité pour évaluer un traitement de façon scientifique est d’évincer les « morceaux » qui ne le sont pas. Ainsi, on essaye au maximum de se situer sur des critères objectifs, tant pour la symptomatologie que pour vérifier la réussite de l’acte; il faut trier le certain de l’incertain, l’objectif du subjectif, le biologique et le physique du psychologique et du social.

 

La mesure d’un débit électrique sur le nerf sciatique à l’EMG avant et après intervention décompressive correspond à une démarche qui paraît objective et offre un exemple de tri objectif/subjectif acceptable. Mais sur ce type de critère, l’évaluation de la maladie et de sa cure reste partielle. Les symptômes algiques, le retentissement fonctionel et, au-delà, social et psychologique, compléteraient bien mieux l’évaluation de la démarche médicale. En effet, le médecin n’apporte pas seulement une réponse à un nerf comprimé mais à un individu qui « a mal, qui ne peut plus marcher et aller travailler », à un homme qui souffre. Le médecin ne peut se soustraire à ces dimensions de la maladie.

 

Même s’il le souhaitait, s’il assumait être un réparateur d’organe lésé, il serait rattrapé par la demande sociale. D’abord celle des tutelles payeuses du système de soin, voulant du médecin qu’il soit un acteur rentable, c’est-à-dire que les dépenses qu’il entraîne soit bénéfiques au niveau de la collectivité. Il faut que le choix et l’acte que le médecin fait améliorent suffisamment l’état d’un individu et de son entourage pour que ceux-ci reprennent le plus rapidement et le mieux possible leur place dans la société, et notamment leur activité professionnelle. Ces éléments ne peuvent s’extraire de l’évaluation du soin.

 

Par ailleurs, le patient et sa maladie nous rattrapent aussi. Si les questionnements autour des peurs, du sens du mal que le patient présente, c’est-à-dire pourquoi il est atteint, n’ont pas de réponse, la guérison tardera. Il nous arrive souvent d’avoir à répondre à la question : « pourquoi ai-je mal ?». La première réponse est une explication biologique, que le patient attend et nécessite : « parce que le disque sorti de son logement comprime le nerf sciatique ». Le patient, partiellement satisfait, se demandera plus ou moins à haute voix : « pourquoi cela m’est-il arrivé à moi, ce jour là ? ». La science a, en général, encore quelques réponses, mais qui comblent mal la demande. L’on peut répondre que l’effort était trop violent, que les disques étaient usés, qu’ils étaient génétiquement fragiles…, mais le sens profond qui expliquerait pourquoi c’est lui et pas un autre qui a été atteint par le mal  la science n’y peut rien. Il s’agit de la seule information qui donnerait l’impression au malade que son mal est complètement maîtrisé et que l’on peut éviter qu’il revienne.

 

« Soucieux de déceler les faits et d’agir sur eux, il [le médecin] se ferme au sens qu’ils [les symptômes] ont pour qui les vit, non qu’il n’en soit pas conscient, mais parce qu’il estime que ce n’est pas là qu’il peut être efficace. » (Benoist, 1993, p.17). Plus le mal est chronique, plus il est récalcitrant et plus le vide de réponse que laisse la médecine scientifique grandit. Doit-on laisser la place aux médecines dites douces, alternatives, parallèles, pour combler ce manque ? Ces médecines qui écoutent et répondent, qui donnent un sens, même venu d’ailleurs. « Homéopathes ou acupuncteurs, prescripteurs de diététiques inspirés de l’Orient ou de références à la Nature, phytothérapeutes ou iridologues[2], ils viennent combler un espace laissé vide par une médecine qui, forte de ses certitudes, se retire de tous les espaces incertains… » (Benoist, 1993, p.13).

 

Tout le monde s’accorde à reconnaître ces dimensions « extra-biologiques » de la médecine et de la maladie, et par conséquent l’impossibilité de les exclure pour tenter une évaluation du soin. Après avoir reconnu « l’étranger à la science » dont la médecine était aussi faite, ce « pas seulement » que nous donnions en introduction, qu’en faire?

 

Nous parlions plus haut des différentes issues qui peuvent exister pour conserver stable un système confronté à un intrus (ici le « non-scientifique »). Nous venons de voir que la première, «l’exclusion de l’étranger », n’était guère possible dans le champ médical, sans risquer de demeurer très incomplet. Nous évoquions de façon théorique une deuxième issue : « l’assimilation d’étranger», c’est-à-dire rendre « même » ce qui au départ se présente comme différent. On assiste souvent à cette opération au sein de l’évaluation médicale scientifique.  Pour pouvoir intégrer au calcul évaluateur global plus de paramètres afin de rendre l’approche plus complète et plus juste, il faut scientifiser le plus de données possibles, même celles éloignées a priori du système scientifique.

 

La satisfaction du malade, par exemple, est un critère important de l’acte médical. Pour l’assimiler, il faut la chiffrer. On construit alors des « indices de satisfaction ». Ceux-ci peuvent être évalués par le malade lui-même. Nous avons ébauché quelques-uns des éléments qui participaient à la satisfaction du malade, très variables d’une personne à l’autre et d’une relation médecin-malade à l’autre, et chez les même personnes d’un moment à l’autre, objets au fond peu scientifiques en soi. La douleur objective est peu accessible ; on accède par contre facilement à la souffrance. On s’empresse alors de la chiffrer. Couvrir un objet par un chiffre ne le rend pas nécessairement scientifique. De même on essaye cette opération sur la reprise professionnelle ou le reclassement.

 

Il est toujours possible de chiffrer un grand nombre de paramètres qui appartiennent au champ du psychologique et du social (faisant lui-même partie intégrante du champ médical) comme le bien-être, le mal-être, la tristesse, la peur, la confiance, l’espoir, l’envie de reprendre un travail… Mais il faudrait prêter garde à ce que ces parties ne soient pas déposées dans le même calcul que ceux permettant l’évaluation d’une récupération d’une courbure, d’une fusion inter-vertébrale ou d’une reprise d’activité électrique d’un nerf. Les premiers, contrairement au second, sont des produits de la subjectivité et de l’inter-subjectivité.

 

L’apparition de ces critères subjectifs dans l’évaluation médicale est un progrès indiscutable. De la « médecine, machine à réparer », quand ils n’existent pas, on obtient une « médecine, machine à soigner ». Mais la scientifisation des « produits supplémentaires de la machine», non scientifique, qui transforment la réparation du corps en soin à l’individu, la laisse encore trop mécanique, trop inerte par rapport à la réalité médicale bien plus vivante et approximative : cette opération qui a pour projet d’objectiver le subjectif, cherche finalement à contrôler, à « coincer » cet incertain et ce subjectif du médical.

 

Il faudrait peut-être laisser davantage exister cet « incertain et ce subjectif » tel qu’il est, c’est-à-dire peu scientifique. L’évaluer, assurément, pour le considérer, mais en laissant formellement et ouvertement sa place à l’à-peu-près[3]. Place repérée, visible, à coté des critères plus objectifs, dont il n’est pas question de se passer. L’évaluation médicale nécessite les deux, l’un relativisant la portée de l’autre. Celle-ci n’est donc pas vouée à être incomplète ou fausse mais bien au contraire s’engage dans une intéressante opération d’extension dynamique et de renouvellement.

 

La science moderne a construit pour la médecine les progrès les plus fantastiques de son histoire. Le statut d’Art qu’elle avait, faute de mieux, a été recouvert du statut puissant de la science. Cette puissance de la science a été écrasante et a peut-être empêché la face « artistique » et subjective de la médecine de se montrer. Il semble possible de réhabiliter cette dimension, sans amoindrir l’autre, la dimension scientifique et donc sans un retour en arrière qui déconsidérerait les avancées dont la science est responsable (notamment l’indispensable qualité de l’évaluation scientifique). Essayons d’aménager une coexistence loyale de toutes ses dimensions.

Référence bibliographique

Benoist J. (1993), Anthropologie médicale en société créole, Paris, PUF, coll. « Les champs de la santé ». (ISBN 2 13 045618 9)


[1] Psychiatre, Marseille (10 Impasse  Vermer, 13007) et  service de pédopsychiatrie du CHU de Fann, Dakar (Sénégal)

[2] Le « mal au dos » est un symptôme bien souvent rencontré dans la clientèle de ces médecines alternatives. 

[3] Au-delà du Risque Relatif et du Chi2.