ABORD ANTERIEUR MINI-INVASIF DU  RACHIS LOMBAIRE

TECHNIQUE, INDICATIONS, RESULTATS

 

M. ONIMUS, H . CHATAIGNER, JM LAURAIN (Besançon)[1]

 

Les techniques d’abord chirurgical du rachis lombaire s’orientent depuis quelques années vers les techniques mini-invasives, porteuses d’une morbidité moindre et assurant une récupération plus rapide au patient. On peut classer ces techniques en voies d’abord laparoscopiques vraies, qui sont pour la plupart des voies transpéritonéales, nécessitant un entrainement spécifique et un matériel également spécifique, et en voies mini-invasives plus ou moins vidéo-assistées, qui sont en fait des voies classiques réalisées par des incisions miniaturisées, et accessibles à tout chirurgien familiarisé avec l’abord antérieur du rachis. Malgré leurs avantages indiscutables, les voies laparoscopiques transpéritonéales semblent actuellement perdre du terrain au profit des secondes, plus simples à mettre en œuvre et avec des résultats apparemment équivalents. Nous utilisons une voie antérieure extrapéritonéale qui entre dans la catégorie des abords mini-invasifs, et dont nous présentons ci-dessous la technique.

 

TECHNIQUE

 

L’intervention est réalisée sur  un patient en décubitus dorsal strict, avec un billot sous les genoux pour mettre les hanches en légère flexion et relâcher les gros vaisseaux. L’incision est médiane, verticale sous-ombilicale ou horizontale sus-pubienne pour l’abord de L5-S1, verticale péri-ombilicale pour l’abord de L4-L5 et sus-ombilicale pour l’abord des disques sus-jacents. L’abord du disque L5-S1 se fait préférentiellement du côté droit, car la veine iliaque primitive reste cachée par l’artère. L’abord des disque sus-jacents se fait toujours du côté gauche. Le premier temps est l’incision du feuillet antérieur de la gaine du droit antérieur ; on soulève la muscle et on parvient très rapidement à son bord externe, en soulevant au passage les vaisseaux épigastriques qui sont solidaires du muscle. L’abord du disque L5-S1 se fait au-dessous de l’arcade de  Douglas et on atteint directement la graisse extrapéritonéale. Il est facile de poursuivre le décollement du péritoine vers la fosse iliaque externe. On peut alors introduire une valve de Leriche et récliner l’ensemble du sac péritonéal vers la ligne médiane . Le repère suivant est le muscle psoas et à son bord interne les vaisseaux iliaques primitifs qu’il faut progressivement exposer en remontant jusqu’au niveau de la bifurcation iliaque . L’uretère est au voisinage de la bifurcation ; il est adhérent au péritoine et est rétracté avec lui. C’est en dedans de la bifurcation iliaque que l’on peut palper au tampon monté la face antérieure du disque lombo-sacré. Toute cette dissection s’effectue au tampon monté dans un plan de décollement avasculaire, et aucune hémostase n’est habituellement nécessaire. Les seuls éléments qu’il faut sectionner sont les vaisseaux sacrés moyens. Le tissu fibreux et nerveux constituant le plexus présacré doit être disséqué et récliné latéralement jusqu’à une exposition suffisante de la face antérieure du disque. Un écarteur autostatique est fixé par des clous dans les corps vertébraux adjacents de L5 et de S1 (fig 1 a et b). On peut alors réaliser le geste nécessaire sur le disque. L’abord peut être rendu malaisé notamment en cas de spondylolisthésis en raison de la profondeur du disque .

L’abord de l’étage L4-L5 se fait par voie gauche. L’accés à l’espace extrapéritonéal est barré par le feuillet postérieur de la gaine du grand droit ; il faut ouvrir ce feuillet après avoir décollé le péritoine de sa face profonde. Ce décollement est facilité par l’utilisation d’un ballon gonflable introduit à travers une petite boutonnière dans l’espace extrapéritonéal. On peut ensuite progressivement récliner le sac péritonéal vers la ligne médiane ; le psoas est un repère important ; on trouve les vaisseaux iliaques sur son bord interne. Les vaisseaux doivent être décollés et progressivement réclinés vers la ligne médiane. Là encore la dissection se fait de façon atraumatique au tampon monté dans des plans avasculaires.

L’abord du disque L4-L5 peut être rendu difficile en cas d’adhérences de la veine iliaque primitive au plan prévertébral, ou lorsque la veine croise la face antérieure du disque. Il faut vérifier le trajet des vaisseaux iliaques sur un scanner ou une IRM pré-opératoire ; une veine trop volumineuse et mal située peut constituer un danger et il peut être préférable dans ces cas de réaliser un abord antéro-latéral par lombotomie sur un patient en décubitus latéral. On aborde le disque par sa face latérale,après désinsertion du psoas ; le sympathique est laissé plus en dedans ; l’écarteur peut être introduit et fixé sur les corps vertébraux de la même façon que par voie médiane antérieure. La voie est suffisante pour introduire une cage de reconstruction.

Nous utilisons pour la reconstruction une cage unique massive, remplie de greffons corticospongieux provenant de la crête iliaque (fig 2 a et b). La cage est fixée par des vis dans les corps vertébraux adjacents, donnant une stabilité immédiate qui permet de se passer d’une fixation postérieure lorsqu’il n’y a pas d’instabilité postérieure patente.

 

COMPLICATIONS

 

Les complications ont été évaluées à partir d’une série de 90 cas (22 hommes, 68 femmes) opérés selon cette technique.  L’âge opératoire moyen était de 42 ans (26-65). Le niveau opéré était L2-L3 (5 cas), L3-L4 (4 cas), L4-L5 (36 cas), L5-S1 (45 cas). Un seul niveau a été opéré dans 88 cas, et deux niveaux dans 2 cas.

La durée opératoire moyenne était de 90 minutes (60-130). L’intervention était plus longue pour l’abord de L4-L5 (110 minutes) que pour l’abord de L5-S1 (70 minutes). La perte sanguine moyenne était de 100 cc, liée surtout à l’hémorragie au niveau du prélèvement osseux sur la crête iliaque. En post-opératoire, la station debout et la marche ont été reprises au deuxième jour, sous protection d’un lombostat porté durant deux mois. La durée moyenne d’hospitalisation a été de 6 jours.

 

Complications per-opératoires : Les seules complications observées ont été des plaies vasculaires : 5 cas de plaies veineuses lors d’abord de L4-L5 (3 cas) et L5-S1 (2 cas). Dans 4 cas sur 5 l’hémorragie s ‘est produite en fin d’intervention, lors de l’ablation de l’écarteur. Dans tous les cas, le saignement a été contrôlé sans élargir l’incision. Nous n’avons pas observé de complications digestives, ni urologiques ni neurologiques.

 

Complications post-opératoires : Deux patients ont présenté une éjaculation rétrograde post-opératoire après abord de L5-S1, régressive au 6ème mois dans un cas. Un patient s’est plaint d’un syndrome de sympathectomie post-opératoire. Une thrombophlebite fémorale a été observée dans deux cas.

 

Les avantages de cette voie d’abord sont d’éviter toute complication péritonéale, et de donner un accès sur la face antérieure du disque. La voie antérieure est non délabrante pour les masses musculaires paravertébrales postérieures ; elle est d’autant plus indiquée qu’il n’y a pas de compression radiculaire et qu’une exploration intracanalaire est inutile.

 

 

 

 

INDICATIONS

 

Les  résultats de la chirurgie du patient lombalgique sont variables et souvent  peu satisfaisants. Il est communément admis que la lombalgie peut avoir son origine dans le disque intervertébral ou dans les articulations intervertébrales postérieures. L’atteinte des articulaires postérieures constitue le syndrome des articulaires postérieures qui recouvre de  nombreux tableaux cliniques dans lesquels la douleur semble d’origine multisegmentaire plus que monosegmentaire ; l’imagerie montre des aspects dégénératifs banals au niveau des articulations postérieures ; il existe souvent un contexte de sédentarité ou d’insuffisance musculo-ligamentaire, parfois aggravé par des difficultés sociales et une recherche de compensation. On sait que dans ces cas l’arthrodèse ne donnera le plus souvent qu’un résultat décevant.

 

A l’inverse, c’est dans les douleurs discogéniques sur discopathie dégénérative que la chirurgie peut être bénéfique. La difficulté est de distinguer les lombalgies sur discopathie dégénérative banale, liée au vieillissement physiologique, qui ne seront que peu améliorées par la chirurgie, et les lombalgies sur discopathie déstabilisante vraie, qui semblent les meilleures indications chirurgicales. La douleur discogénique est typiquement une douleur mécanique, accentuée à l’effort, impulsive à la toux ou aux faux pas, calmée par le repos ; des irradiation radiculaires souvent tronquées sont fréquentes. A l’examen, la douleur est réveillée par la mobilisation de la colonne vertébrale, et surtout par le redressement du tronc. Elle est parfois réveillée par la palpation transabdominale de la face antérieure du disque, notamment chez le sujet maigre. En fait, la clinique reste le plus souvent peu typique et elle n’apporte pas d’arguments suffisants  pour poser l’indication opératoire.

 

C’est l’imagerie qui peut apporter des arguments objectifs précis. La radiographie peut parfois montrer une condensation osseuse prédominant en avant, un pincement discal également prédominant en avant, et un ostéophyte de traction. Elle reste cependant insuffisante pour poser l’indication chirurgicale.

 

La discographie reste très utilisée par les anglo-saxons, qui accordent une grande valeur au test de reproduction de la douleur. En fait elle comporte de nombreux cas de faux positifs ; nous avons observé à plusieurs reprises des discographies pathologiques alors que l’IRM montrait un disque normalement hydraté sans anomalie de signal. Par ailleurs le test de reproduction de la douleur est opérateur et patient-dépendant, et il a de ce fait un caractère subjectif qui le rend peu fiable à nos yeux.

 

L’IRM semble apporter des arguments de plus grande valeur pour la décision opératoire : elle montre des anomalies de signal qui peuvent siéger au  niveau du disque ou au niveau des plateaux vertébraux. Les anomalies discales ne sont pas spécifiques, et un hyposignal discal en séquence T2 est banal dans les cas de vieillissement discal précoce. Inversement, nous avons retrouvé une corrélation étroite entre les anomalies de signal présentes au niveau des plateaux vertébraux et le résultat fonctionnel après arthrodèse antérieure. Ces anomalies ont été classées par Modic en 3 types, auxquels nous avons rajouté un quatrième type (le type 0), correspondant à l’absence d’anomalie des plateaux vertébraux.

 

Le type 0 est de constatation banale. L’IRM ne montre qu’un disque noir en séquence T2 ; cet aspect correspond à une dégénérescence discale ou à un vieillissement physiologique. Le résultat fonctionnel après arthrodèse est le plus souvent mauvais, et la constatation d’un disque noir isolé ne nous semble en règle générale pas constituer une indication chirurgicale.

 

Le type I est peu fréquent ; il se caractérise par un disque noir, associé à un hyposignal en séquence T1 et un hypersignal en séquence T2 au niveau des plateaux vertébraux (fig 3 a et b). Il traduit une inflammation des plateaux vertébraux, peut-être liée à des contraintes anormales exercées sur les plateaux du fait de la déstabilisation discale. L’origine précise des douleurs reste incertaine; cependant nous avons constaté une très forte corrélation entre ces anomalies et le résultat post-opératoire, avec une amélioration clinique de plus de 80%. Chez un sujet présentant des lombalgies mécaniques invalidantes, la constatation d’anomalies de type Modic I semble un argument opératoire important, en particulier si le patient est jeune. A l’inverse chez le sujet âgé, ce type I  peut être présent sans manifestations cliniques.

 

Le type II est plus fréquent ; il se traduit par un hypersignal dans les deux séquences T1 et  T2. Il correspond à une dégénérescence graisseuse de la moelle hématogène des plateaux vertébraux. Un hypersignal disséminé dans les vertébres n’a pas de valeur séméiologique. Il semble avoir plus de valeur lorsqu’il est au contact des plateaux vertébraux. Cependant le type II s’observe habituellement chez le sujet relativement âgé, chez lequel il existe souvent des aspects de dégénérescence discale étagée, et les résultats post-opératoires après arthrodèse localisée ne sont pas constamment satisfaisants; il est possible que la dégénérescence graisseuse de la moelle hématogène des plateaux vertébraux augmente le risque de pseudarthrose, et lorsqu’il existe des anomalies de type Modic II chez un sujet jeune, il est peut-être préférable d’associer une ostéosynthèse postérieure à la greffe antérieure.

 

Le type III est rarement observé. Il se caractérise par un hyposignal dans les deux séquences T1 et T2 ; il traduit une une sclérose osseuse. Nous n’en avons observé que quelques cas ; les résultats post-opératoires nous ont paru bons. L’hyposignal présent dans ce type III ne doit pas être confondu avec la petite bande d’hyposignal normalement présente au contact du disque, correspondant à l’os sous-chondral du plateau vertébral.

 

Au plan technique, la lésion étant discale, le traitement le plus adapté paraît être une arthrodèse intersomatique, qui est appliquée au niveau de l’origine de la douleur ; l’arthrodèse antérieure permet de redonner sa hauteur à l’espace intervertébral et d’élargir le foramen, expliquant que les résultats soient aussi bons sur les douleurs radiculaires que sur les douleurs lombaires ; enfin l’arthrodèse antérieure permet d’améliorer la statique rachidienne dans le plan sagittal.

 

CONCLUSION

 

L’indication chirurgicale chez le lombalgique est rare. Les résultats paraissent d’autant meilleurs que le patient est jeune. L’IRM semble apporter des arguments objectifs de valeur pour la décision opératoire : en cas d’anomalies de type Modic I, la chirurgie peut être proposée et un bon résultat peut être espéré; l’arthrodèse antérieure intersomatique semble la technique préférable. En cas d’anomalies de type Modic II, l’indication est discutable ; elle peut être retenue chez le sujet jeune, en associant une ostéosynthèse postérieure à l’arthrodèse antérieure. Les anomalies de type Modic III ne doivent pas être confondues avec une absence d’anomalies des plateaux vertébraux. Enfin, en cas d’anomalies de type Modic 0 (cas de loin le plus fréquent), il faut à priori écarter l’indication chirurgicale qui ne donnera que de mauvais résultats.

 

REFERENCES

 

 

 

Extraperitoneal approach to the lumbar spine with video assistance. M ONIMUS, P PAPIN, S GANGLOFF. Spine, 1996, 21 ; 2491-2494.

 

L’abord antérieur vidéo-assisté du rachis lombaire. Technique et indications. H CHATAIGNER,  M ONIMUS.  Rachis, 1997, 9 ; 3-10.

 

La chirurgie des discopathies lombaires. Faut-il greffer le disque noir ? H CHATAIGNER, M ONIMUS, A POLETTE. Rev Chir Orthop, 1998, 84 ; 583-589.

 

 

ILLUSTRATIONS

 

Fig 1 : Exposition du disque L5-S1

a)     Aspect de l’écarteur en place ; une troisième valve permet de récliner le péritoine vers le haut.

b)     La face antérieure du disque est visible ; les clous sont introduits dans les corps vertébraux adjacents.

 

 

Fig 2 a) et b) :  Radiographie après reconstruction discale par cage massive vissée dans les corps vertébraux adjacents.

 

 

Fig 3 Anomalies de type Modic I au niveau des plateaux vertébraux chez un patient lombalgique.

a)     En séquence T1 il existe un net hyposignal au niveau de l’os adjacent aux plateaux vertébraux en L4-L5.

b)     En séquence T2 le disque est en hyposignal, et il existe un hypersignal au niveau des plateaux vertébraux adjacents qui s’étend sur la moitié des corps vertébraux. Cet aspect inflammatoire est un bon argument en faveur de l’intervention.

 


[1]  Centre de Chirurgie du Rachis et Traitement des Scolioses  3 Chemin des Ecoles des Tilleroyes 25000 BESANCON