POURQUOI
ET COMMENT REALISER UN ABORD
ANTERIEUR EXTRAPERITONEAL DE LA CHARNIERE THORACO-LOMBAIRE ?
JY. LAZENNEC * - N. CHARLOT* - M. AMELTCHENKO*
R.
DEL VECCHIO* - G. SAILLANT*
Les
lésions de la charnière thoraco-lombaire sont particulièrement fréquentes
en traumatologie. Elles posent
des soucis techniques importants
aussi bien en ce qui concerne la stabilité
immédiate des ostéosynthèses postérieures, que pour les possibles
pertes de correction dans les espaces
discaux ou les vides osseux antérieurs.
Pour
travailler aux confins de
l’espace thoracique, certains
auteurs utilisent la thoracoscopie qui procure
une vision supérieure
et latérale des lésions dont
l’approche n’est pas toujours facile.
Pourtant,
la charnière thoraco-lombaire est avant tout située dans la cavité abdominale
entourée par les insertions des piliers du diaphragme.
Ainsi,
pour les lésions de T12, L1
et L2, il nous a semblé intéressant de développer
une approche extrapéritonéale par voie antérieure gauche qui
a l’intérêt, comme
aux étages lombaires inférieurs, de donner un abord direct sur
les vertèbres et en particulier sur leur angle antéro-gauche en dehors
de l’aorte abdominale.
TECHNIQUE CHIRURGICALE
L’abord
est strictement le même que celui que nous pratiquons aux étages
lombaires inférieurs selon une voie para-rectale qui permet de
contourner la loge fibreuse du muscle
grand droit de l’abdomen ; son ouverture latérale
donne très facilement
un accès direct sur l’aponévrose antérieure du muscle transverse de l’abdomen
que l’on peut suivre jusqu’à l’insertion
de son corps charnu proprement dit sur les dernières côtes. C’est
la désinsertion économe de
ce muscle qui permet d’aborder
la face inférieure du diaphragme. On
peut ainsi contourner
la rate et l’angle colique gauche et refouler
l’estomac vers la ligne médiane.
Comme aux étages inférieurs, le bloc rénal est facile à repousser
vers la droite en raison de la longueur
de son pédicule. L’installation sur la table opératoire est essentielle.
Nous utilisons un billot amovible qui est placé un peu plus haut
que la lésion à opérer de façon
à avoir un effet de
« cassure » du
tronc à ce niveau
*
Hôpital PITIE-SALPETRIERE – Service de Chirurgie Orthopédique
- Paris
EXPERIENCE CLINIQUE
Nous
utilisons cette technique depuis
1995 avec une augmentation
très significative de nos indications
en traumatologie depuis 2
ans pour des gestes
de calage et de comblement sur des fractures avec gros vide antérieur
ostéosynthésées par des montages postérieurs courts.
38
cas ont été opérés
au 1er Janvier 2001 ;
il s’agit de 6 lésions de T12, 15 lésions
de L1 et 17 lésions de L2. 27 ont bénéficié d’une
excision discale avec implantation de greffe intersomatique.
Le greffon, constitué
par un fragment tricortical de
crête iliaque dans nos premiers
cas, a été peu à peu remplacé
par des cages carbone (SEM) ® puis par des cages en PEEK
(Stryker Howmedica ®) bourrées de spongieux et entourées de spongieux
autologue prélevé sur la crête iliaque antérieure gauche. Les cages sont
toujours placées obliquement par rapport
à la ligne médiane de façon
à conserver la continuité du ligament commun vertébral antérieur qui
assure une excellente stabilité et
une très bonne contention pour les greffons.
Les
11 autres cas
correspondent à des indications de corporectomie. Nous n’avons
réalisé que 3 gestes de décompression
endocanalaire avec corporectomie
complète et libération du fourreau dural en enlevant
la totalité du mur vertébral postérieur. Ces cas sont restés anecdotiques dans notre expérience en
raison du faible nombre actuel de
nos indications de décompression
sur des obstacles
endocanalaires.
La
plupart du temps ( 29 cas ), les temps antérieurs ont été réalisés à distance
de l’intervention (en moyenne
9 jours après le temps postérieur
initial). 1 cas a été
opéré à 3 semaines et 8 cas à plus de 1 mois. Nous
n’avons jamais rencontré
d’hématome rétropéritonéal
séquellaire d’une fracture. Nous avons observé seulement un cas d’infiltration
de la partie haute du muscle psoas iliaque par l’hématome fracturaire.
Seul
un cas nous a posé un problème majeur d’hémostase.
Il s’agit d’un malade
paraplégique incomplet qui a bénéficié
d’une corporectomie avant tout pour
une cause mécanique, mais
aussi pour tenter d’enlever un
fragment endocanalaire volumineux.
Le temps antérieur a été
différé à 3 semaines du
temps postérieur initial
en raison de problèmes médicaux intercurrents. L’abord et l’excision
corporéale ont été réalisés
sans problème mais l’ablation
du fragment endocanalaire a provoqué un saignement canalaire d’origine
veineuse incontrôlable. Malgré
l’apport de l’équipe des
chirurgiens vasculaires, l’hémostase des plexus veineux endocanalaires
n’a pu être réalisée et le malade est décédé.
Hormis ce cas particulier
où la vasoplégie et
les déséquilibres hémodynamiques associés à la
paraplégie sont
peut être à l’origine de ce problème hémorragique, nous n’avons
rencontré aucune difficulté
du même ordre, même chez
les autres patients neurologiques.
A
la différence des autres niveaux lombaires inférieurs,
nous n’avons pas constaté de symptomatologie en relation avec une
altération de la chaîne sympathique.
Aucun de nos malades n’a présenté un syndrome de membre inférieur
« chaud », par effet de sympathectomie ; nous interprétons
ceci par la disposition anatomique
locale car la
chaîne sympathique
est à ce niveau plus
latérale par rapport au
plan vertébral où nous travaillons.
Il est donc plus facile de
la cliver et de la
refouler latéralement.
Dans
aucun de nos cas, nous n’avons
utilisé d’ostéosynthèse complémentaire
antérieure compte tenu de la fixation postérieure précédemment réalisée. Ceci est d’autant plus justifié que
l’espace au contact de l’aorte abdominale est très réduit.
Nous
avons observé chez 1 patient
un épanchement rétropéritonéal
découvert sur le scanner post opératoire systématique. Cet épanchement
s’est résorbé spontanément sans
qu’il ne soit nécessaire de l’évacuer. A priori, il s’agit d’un épanchement
sanguin et nous n’avons en tout cas
jamais rencontré la preuve d’un épanchement
chyleux post opératoire.
Dans
aucun cas, nous n’avons rencontré
de plaie du système lymphatique. La coagulation scrupuleuse du plan pré-vertébral
nous semble avoir réalisé
dans tous les cas la lymphostase quant elle
était nécessaire. Les travaux anatomiques
ne signalent la présence de la citerne
de Pecquet que dans
3O à 4O%
des cas. La dissection strictement réalisée sur la face
antéro-gauche des vertèbres D12 L1 et L2 en utilisant un
clivage doux au petit tampon monté
ne nous a jamais donné de souci
à ce niveau. Nous
conseillons néanmoins de ne pas réaliser de drainage
de l’espace rétropéritonéal
en post-opératoire dans la crainte de créer une hypothétique fistule chyleuse.
CONCLUSION
L’abord
antérieur extrapéritonéal de la charnière thoracolombaire de T12 à L2
est aujourd’hui une technique rodée sécurisante et
reproductible. Il ne s’agit que d’une extrapolation de la voie
que nous utilisons pour l’abord du rachis lombaire
au dessous de L2. Nous préférons
aux mini-lombotomies cette approche para-rectale extrapéritonéale
qui contourne l’angle colique
gauche, la rate et
l’estomac. L’intérêt
d’une vision directe du corps vertébral est
évident. Une certaine habitude
de l’anatomie de la
région et un apprentissage précis
sont bien entendu indispensables pour cette approche qui a beaucoup
modifié nos indications
thérapeutiques et rationalisé
la stratégie des ostéosynthèses postérieures courtes.