ANATOMIE DES LOMBALGIES CHRONIQUES : UNE HYPOTHESE
O.HAMEL(1), K.DOE(1), S.RAOUL(1), JM.LANOISELEE(2),
JM.BERTHELOT(4),
F.CAILLON(3), R. ROBERT(1)
(1) service de
neurotraumatologie Hotel Dieu CHU Nantes(Pr R ROBERT)
(2)service de
médecine physique et réad . fonct . Hopital Maubreuil, Carquefou(Dr JM
LANOISELEE)
(3)service de
radiologie Hotel Dieu CHU NANTES(Pr B DUPAS)
(4)service de
rhumatologie Hotel Dieu CHU Nantes(PR Y MAUGARS)
Tirés à
part Pr R ROBERT adresse ci-dessus
INTRODUCTION
Motif ô combien fréquent de consultation, les lombalgies
chroniques posent d'énormes problèmes thérapeutiques et ont un retentissement
socio-professionnel préoccupant entrainant les patients dans la spirale de la
dépression réactionnelle et de l'invalidité. Les approches thérapeutiques sont
nombreuses et par là- même d'une efficacité moindre. Les antalgiques même
majeurs apportent plus d'effets secondaires indésirables que de soulagement
durable. La physiothérapie n'a que des succès temporaires et constitue un
traitement adjuvant source de dépendance , non gratuite pour la société. Les
méthodes thérapeutiques plus invasives avec en premier lieu les infiltrations
restent décevantes et donnent souvent l'impression d'un jeu de hasard tant les
techniques en sont variées et peu cartésiennes dans leur choix pratique.
L'escalade atteint alors l'étape chirurgicale quand "tout a été
essayé" en vain et là encore les audaces sont bien souvent à la hauteur
des incertitudes des réalisations techniques.
Le contexte clinique
Les chirurgiens sont souvent placés en dernier recours comme les
ultimes sauveurs, le dernier espoir d'un patient qui vient avec son diagnostic
« fatal » car justifiant un acte dans la pensée populaire et
médicale,de hernie discale lombaire,IRM,scanner,discographie voire
sacco-radiculographie à l'appui. Prisonniers d'une image, poussés par une
logique sans fondement scientifique nous passons alors trop souvent à
l'acte.
Chaque patient est
prévenu des bons résultats espèrés pour les radiculalgies, et de l’ échec
potentiel sur les douleurs lombaires, sentiment que le patient, devenu notre
complice acceptera devant nous lors des consultations post opératoires,
poussant même le jeu en nous remerciant de n'avoir obtenu que le résultat escompté
c'est à dire d'avoir rempli un contrat fidèle au devis préétabli. Passé ce cap
idyllique, le temps va détruire notre oeuvre et comme une gangrène la lombalgie
ronge le succès éphémère , l'amélioré de nos statistiques devenant un vrai
invalide du travail et des loisirs au quotidien. Le radiculalgique va mieux, le lombalgique
demeure ,le ou les segments mobiles deviennent la cible d'une chirurgie
dévastatrice et contre nature: l'arthrodèse dont le bien fondé reste
l'instabilité mono ou pluri segmentaire à condition de la prouver.
L’évolution
des idées
Et si nous considérions ces
structures comme des victimes et non des responsables à part entière? Si au
lieu d'apporter des réponses mécaniques à une pathologie qui ne l'est pas
toujours nous considérions la lombalgie comme une douleur maladie aux causes
primaires méconnues analysant les voies de la douleur avec l'arrière pensée de
les bloquer comme nous le faisons dans d'autres domaines?
Notre approche va dans ce
sens. Nous voulons ici faire une étude anatomique des voies de la douleur
lombaire et en déduire des règles de prise en charge mieux adaptées et moins
aléatoires.
DONNEES
ANATOMO-CLINIQUES
L'innervation du rachis lombaire est mixte: somatique et
végétative. En clinique tout oppose les douleurs des deux types et
l'interrogatoire est à cet effet des plus fructueux.
Le système somatique est simple, bien ordonné métamérique. Le
système végétatif est diffus, complexe et avouons-le méconnu. Une telle
disparité s'exprime dans la douleur.
Constatations cliniques
Les
douleurs somatiques:
l' exemple type en est la douleur radiculaire que nous ne citons
ici qu'à titre d'exemple. Avec un doigt le patient retrace son trajet
douloureux qui dans les formes typiques reproduit fidèlement le schéma de
DEJERINE . Concernant les algies rachidiennes, une telle symptomatologie
existe: c'est le facet syndrome lors duquel d'un doigt le patient va nous
orienter vers sa douleur ponctuelle, circonstance rare et n'entrant guère dans
le tableau des lombalgiques chroniques.
Les douleurs
végétatives:
L' infarctus du
myocarde en est l'illustration. Quelques centimètres cubes de muscle cardiaque
sont nécrosés mais c'est l'ensemble du thorax qui souffre, dépassant largement
les projections pariétales non seulement de la zone infarcie mais aussi de
l'organe atteint. L'orage végétatif est à son paroxysme, initialement déclenché
par une tempête locale. Revenons aux douleurs rachidiennes. les patients
décrivent une douleur diffuse, pluri métamérique, volontiers bilatérale et
débordant largement la projection pariétale de l'organe qui souffre c'est à
dire le rachis. La lombalgie chronique est donc bien une douleur végétative
qu'il faudra traiter comme telle.
Mais les choses ne
sont pas si simples:
·
Elements
extéroceptifs
La douleur est certes
profonde, mais elle s'accompagne de phénomènes réactionnels trompeurs masquant
le primum movens de la symptomatologie qu'est la douleur rachidienne. Des
phénomènes parasites s'installent. Au niveau cutané tout d'abord. Le
lombalgique est souvent hyper sensible au moindre effeurement, supporte mal les
pressions des sièges, le port de la ceinture ordinaire. Il est fragile au froid
et porte son corset en coutil ,dont l'effet de fixateur externe n'est qu'illusoire,
plus dans l'esprit d'une couverture chauffante que dans un soucis d'épargne de
mouvements que le patient évite de toutes façons. Dans un autre domaine de la
pathologie, la crise d'appendicite aiguë qui fait souffrir bien au delà du
point de Mac Burney s'accompagne d'une hypersensibilité cutanée gènant parfois
l'examen clinique et immortalisée par le signe de ROVSING. La peau est pourtant
saine d'aspect et de structure mais elle souffre avec l'organe qu'elle recouvre
à distance et ce de façon plurimétamérique.Il en est de même chez le
lombalgique
·
Elements
musculaires réflexes
Les muscles ne sont
pas en reste .La corde musculaire para vertebrale est spectaculaire, rendant
limités sinon impossibles les moindres mouvements. la contracture musculaire
réflexe est analogue à celle de la défense abdominale du sujet atteint de
l'appendicite. Là encore la réponse musculaire, tout comme la réponse cutanée
ci- dessus évoquée, est pluri métamérique, les métamères siège de la
contracture étant calqués sur le territoire cutané impliqué. La nature est
protectrice. L'hyperesthésie cutanée et la contracture musculaire réflexes sont
des éléments protecteurs du "viscère"
qui souffre, mais elles apportent paradoxalement leur fardeau de douleur
ajoutée.
L' anatomiste est mis en demeure de tenter une explication,avec
l'espoir d'éclaircir cet apparent mystère et de guider, partant les
thérapeutes.
Les données anatomiques classiques
et leur interprétation
L'innervation du rachis est bien connue au
plan segmentaire(1,2,3,4). Dès 1850 Luschka(10) avait décrit son nerf
sinu-vertébral, d'obédience orthosympathique et avait établi son territoire
d'innervation: les spires superficielles dorsales de l'annulus fibrosus, la
face ventrale de la dure mère, le puissant ligament longitudinal dorsal(5,6).
Les processus articulaires sont innervés par les rameaux dorsaux des racines
spinales et appartiennent donc à la disposition somatique. Quels sont les
éléments de la structure rachidienne qui font souffrir?
Les preuves anatomo-cliniques
Dans un fabuleux
travail effectué chez des volontaires ayant accepté d'être opèrés d'affections
dégénératives du rachis lombaire sous aneshésie locale plan par plan,
KÜSLISCH(7) a mis l'accent sur les zônes éminemment nociceptives et qui sont
pour résumer le territoire sensitif du nerf sinu- vertebral(11,14).
L'organisation
du métamère végétatif
Au sein du système
nerveux autonome, on sait que seul le système orthosympathique, jusqu'à preuve
du contraire, possède des fibres sensitives et médie donc la douleur. Son
parcours est bien connu: né d'un organe pas exclusivement viscéral, ce système
utilise les artères comme véhicule, passe obligatoirement par la chaine
sympathique latéro-vertébrale et rejoint les racines dorsales des nerfs
spinaux. Dès lors elles gagnent ensemble la corne grise dorsale, sont sujettes
au gate control mais finissent par transmettre l'influx nociceptif quand le
stimulus est suffisant aux deutoneurones dits convergents dans la lame V de
REXED. C'est le point de départ du tractus spino- thalamique ou croissant de
DEJERINE dont la partie ventrale ou tractus néospinothalamique transmettra via
le troisième neurone thalamo-cortical ses informations douloureuses
topographiques au gyrus post central dans les aires 5,3,2,1 de Brodman, sièges
de la somatotopie sensitive décrite par Penfield et Rasmüssen.
La
convergence des deux systèmes
Ainsi par la convergence extra spinale des influx végétatifs et
somatiques via le rameau communiquant blanc la douleur viscérale est-elle intégrée
au schéma corporel. Un problème demeure à ce stade de notre réflexion. Pourquoi
cette douleur est-elle plurimétamérique? En fait, les fibres végétatives
suivent comme nous l'avons dit les vaisseaux qui les projettent le long de la
chaine caténaire latéro-vertébrale de façon pluri segmentaire. Du reste les
fibres végetatives peuvent remonter ou descendre au long de cette chaîne sur
plusieurs métamères avant d'emprunter le rameau communicant "choisi"
pour l'expression topographique de la douleur. Puisque in fine ce sont les
nerfs somatiques qui vont orienter ces voies comment se distribuent-ils les
métamères cutanés de la région lombale qui nous intéresse?
Innervation
somatique lombale
ZADEH et l'équipe de
LAZORTHES(8,9) nous ont rapporté la réponse en mettant l'index sur des trous
d'innervation cutanée. Dans la région lombale en effet les branches dorsales
donc sensitives des nerfs spinaux n'atteignent pas toutes la peau . La branche
de L2 apparait ainsi prédominante et couvre le territoire sensitif des racines
sensitives sous jacentes qui ont avorté. On doit donc s'attendre à retrouver en
L2 une richesse particulière des rameaux communicants qui sont le relai entre
les deux systèmes(16). Sylvie RAOUL a consacré sa thèse de Doctorat en Médecine
à ce sujet et a noté cette richesse particuliére des voies d'union entre les
systèmes somatique et végétatif à ce niveau. En outre elle a confirmé la
richesse d'innervation proportionnelle au niveau des fibres constituant le nerf
sinu-vertébral. Enfin elle a retrouvé les fibres végétatives émanant de la
partie ventrale du disque qui rejoignent avec une richesse plus importante au
niveau crânial lombal la chaine orthosympathique latéro-vertébrale. Ces travaux
ont fait l’objet de publications(12,13)
DEDUCTIONS ET APPLICATIONS CLINIQUES
Il est donc établi que
la lombalgie chronique est une douleur végétative médiée par le sympathique qui
trouve sa voie d'expression topographique au niveau de la racine prépondérante
à savoir L2. Pourquoi donc continuer dans ce contexte à infiltrer des
articulaires qui ne sont en rien ou pour peu impliquées dans la transmission
des influx nociceptifs? Pourquoi infiltrer empiriquement loco dolenti alors que
le carrefour des fibres nociceptives est plus haut situé?
Nos constatations anatomiques nous ont poussés à infiltrer les
nerfs sinu-vertébraux en L2 et de façon systématiquement bilatérale tant les
fibres sont anastomotiques. D'autres auteurs y avaient pensé(16) mais
l'honnêteté nous pousse à dire que nous ne les avions pas lus lors de la
réalisation de notre travail, ce qui n'est sûrement pas un exemple à suivre
mais renforce le caractère plausible des réflexions de deux équipes fort
éloignées ayant eu la même démarche et les mêmes conclusions. Nous avons
infiltré 24 patients tous lombalgiques chroniques au cours de ces trois
dernières années et nous obtenons deux tiers de bons et très bons résultats
avec effet durable dans le temps chez ces douloureux chroniques. Insistons sur
le fait que ne sont améliorés que les patients présentant une douleur
« végétative », les facet syndromes et les dérèglements intervertébraux
aigus ayant de mauvais résultats, ce qui est logique.
Nous travaillons sur la
standardisation des techniques d'infiltration qui doivent etre simples,
fiables, reproductibles. La cible doit en être le trait d’union entre les
systèmes somatique et végétatif à savoir les rameaux communicants. Nos
dissections les ont retrouvés à la face latérale du corps vertébral de L2. Le
lieu d’infiltration doit se faire à la partie dorso-caudale du soma.
RESUME
Les auteurs souvent confrontés aux difficultés de la prise en
charge thérapeutique des lombalgiques chroniques font une analyse clinique de
la douleur qui les conduit à la déduction que les lombalgies sont des douleurs
végétatives. Fort de ces constatations ils font converger des travaux
disparates de la littérature, interprètent la symptomatologie à la lumière de
données anatomiques classiques mais isolées. Ils en déduisent la possibilité
d'infiltrer les patients opèrés ou non, à bon escient de façon plus sélective.
Leur premiers résultats sont prommetteurs et à la hauteur de ceux retrouvés
dans la littérature.
BIBLIOGRAPHIE
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